Opération séduction dans les chais

Les « cathédrales » où vieillissent les grands crus deviennent des lieux de création architecturale et artistique. Et une vitrine pour les domaines.

On se croirait dans un train fantôme : des suspensions à la patine médiévale éclairent faiblement la voûte souterraine. A droite à et gauche, des bouteilles d’une valeur inestimable, protégées par des grilles, reposent dans une obscurité presque totale. Nous sommes dans la “Réserve précieuse” du Château Lafite Rothschild, une entreprise familiale du Médoc. Elle abrite entre autres 6 bouteilles de Pauillac de 1797 sous l’unique protection de la poussière et des toiles d’araignées. Délaissant le train fantôme, on emprunte un couloir pour déboucher dans un autre monde : celui du chai, une salle octogonale aux dimensions pharaoniques signée par l’architecte catalan d’avant-garde Ricardo Bofill. Deux mille deux cents barriques de chêne y sont soigneusement rangées. Avec sa structure de béton gris souris soutenue par des colonnes herculéennes, cette cathédrale futuriste ressemble à un garage secret pour vaisseaux spatiaux façon Star Wars. Des employés en bleu de travail déplacent ici et là des barriques, examinent le vin à la lueur d’une bougie pour étudier sa teneur en particules, ajoutent du liquide et nettoient les tonneaux vides avec du soufre. Plusieurs fois par an, ce lieu abrite des dîners aux chandelles ou des concerts.

Les Lafite Rothschild ont été les premiers viticulteurs du Bordelais à réaménager complètement leurs caves pour entretenir leur image. Et les autres se sont empressés de les imiter et de passer commande à des as de l’architecture pour se doter de constructions ambitieuses, qui apparaissent quelque peu décalées à côté des bâtiments d’origine, chargés d’histoire et couverts de lierre. Ieoh Ming Pei, le concepteur de la pyramide du Louvre, a ainsi catapulté le Château Lynch-Bages, dans le Médoc, dans l’esthétique contemporaine, tandis que Norman Poster, le père de la coupole du Reichstag de Berlin et du viaduc de Millau, s’est chargé du chai et de la vinothèque du Château Margaux.

Ces nouveaux lieux ne sont pas seulement agréables à l’œil. On y circule mieux et plus rapidement que dans les anciens chais. Ils offrent aussi de meilleures conditions d’hygiène et davantage de place pour une vinification sélective en fonction des parcelles – même si la gravité naturelle demeure la formule magique pour manipuler sans encombre le raisin, le marc et le moût.

Au Château Mouton Rothschild, propriété de cousins éloignés de la dynastie Lafite Rothschild, les visiteurs s’émerveillent devant la silhouette audacieuse d’un nouveau bâtiment dont la théâtralité antique ne doit rien au hasard. Il a été conçu par Richard Peduzzi, qui s’est fait connaître avec les décors de scène [des opéras wagnériens] du Ring à Bayreuth et de Tristan et Iseult à la Scala de Milan. En collaboration avec l’architecte bordelais Bernard Mazières, qui avait déjà travaillé pour les domaines d’Yquem, de Pétrus et de Latour, Richard Peduzzi a imaginé un chai de 70 mètres de long. Avec ses piliers de fer et ses poutres de bois, il évoque les entrailles d’un navire. Pendant les vendanges, on déplace des parois entières pour apporter délicatement le raisin jusqu’aux cuves et aux bacs. La vinification devient un spectacle : on se croirait dans un univers où l’ambiance métallique à la Jules Verne flirterait avec les planches du navire du capitaine Achab [le personnage de Moby Dick, de Herman Melville].

Scandale. Le lieu abrite également une exposition sur le thème du vin et de la vigne qui fait découvrir au visiteur des étiquettes légendaires. En 1945, le baron Philippe de Rothschild a commencé à confier à des artistes le soin de dessiner l’étiquette du millésime de l’année. Salvador Dali, Marc Chagall, Andy Warhol se sont prêtés au jeu, moyennant la récompense de quelques bouteilles du millésime dont ils s’étaient chargés. A la mort du baron, en 1988, sa fille, Philippine de Rothschild, décédée en août 2014, a repris le flambeau et poursuivi la tradition. Les artistes Georg Baselitz et Jeff Koons ont ainsi apporté leur contribution, mais aussi le prince Charles, avec une aquarelle représentant une pinède provençale. Le dessin de Balthus a quant à lui posé quelques problèmes : sa jeune fille nue n’avait troublé personne en Europe mais elle a fait scandale aux Etats-Unis, où elle a immédiatement été accusée de constituer une apologie de la pédophilie. Comme le marché américain est essentiel, les bouteilles ont dû être retirées puis réexportées avec une nouvelle étiquette.

Si l’on rénove dans le Médoc, on peut aussi le faire à Saint-Emilion, se sont dit les propriétaires du Château Cheval Blanc. Ils ont donc confié au célèbre architecte Christian de Portzamparc le projet d’un chai tout en courbes, comme une vague végétalisée. A son tour, cette réalisation a suscité la jalousie au Château La Dominique, tout proche. Clément Fayat, le patron du domaine, ancien ouvrier devenu milliardaire dans le bâtiment, a fait appel à la superstar Jean Nouvel pour réaliser son nouveau cuvier. Celui-ci se dresse désormais au milieu des vignes comme une boîte à chaussures surdimensionnée. Ses flancs sont revêtus de lamelles d’inox translucides d’un rouge bordeaux velouté sur lesquelles la lumière semble brûler ou danser selon la position du soleil. Sur le toit, un restaurant et des espaces de dégustation attendent le visiteur.

Néanmoins, la création la plus téméraire et la plus agaçante du Bordelais est sans nul doute la Winery du Château d’Arsac, à Margaux [domaine vendu à l’entreprise de négoce La Passion des Terroirs en mai 2014]. Le parti pris de l’architecte semble avoir été de s’inspirer d’une serre en la renversant. Cette vaste structure d’acier et de verre soutenue par des traverses de chemin de fer usagées accueille des boutiques et des événements et abrite plus de 1 000 vins du monde. Lorsque [l’ancien propriétaire] Philippe Raoux a parsemé son domaine d’œuvres de César, de Niki de Saint Phalle et d’autres artistes, les gens du coin se sont dit qu’il n’avait pas toute sa tête. Pourtant, en créant ce complexe de la Winery, avec ses prestations de sommeliers, son restaurant, ses expositions de sculptures, ses concerts, ses représentations théâtrales et ses aires de jeux pour les enfants, Philippe Raoux a rompu la coutume ancestrale de l’isolement propre aux viticulteurs du Bordelais. Faire du vin un divertissement pour toute la famille était auparavant chose impensable.

A Bordeaux même, capitale de cette région viticole, les édiles ont compris le potentiel que recèle une architecture remarquable. Depuis son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco, en 2007, cette métropole est sortie de sa léthargie et se fait de plus en plus belle.

Carafe, canard et cobra. Il manquait cependant une chose dans cette ville qui s’est enrichie grâce au commerce du vin : une vitrine représentative des crus locaux. Cette lacune devrait être comblée avec la Cité du vin en cours de construction sur une friche de la zone portuaire, dans le nord de la ville. Conçu par le cabinet d’architectes XTU, ce parc à thème, qui présente le vin comme un bien culturel universel, aura coûté 81,1 millions d’euros et devrait ouvrir en juin 2016. On pourra y entreprendre des voyages audiovisuels à travers le temps et l’espace et découvrir les viticulteurs de France mais également du Tyrol du Sud, de Thaïlande, de Géorgie ou de Bulgarie.

Les visiteurs goûteront le vin et pourront jouer avec diverses applications multimédias, y voir Napoléon Bonaparte en train de siroter un chambertin, son breuvage préféré, ou Colette y prononcer un éloge du vin. L’enveloppe extérieure de la Cité du vin est encore plus spectaculaire que son contenu. Cette étrange structure de 55 mètres de haut, revêtue de plus de 3 000 plaques de verre et d’aluminium et au sommet de laquelle s’ouvre un bar à vins panoramique est censée rappeler une carafe et les mouvements qui se produisent lorsqu’on fait tourner le vin dans le verre lors d’une dégustation. Question d’interprétation, car on peut aussi bien y voir un cobra dressant la tête, un chapeau de magicien écrasé ou un canard en plastique au crâne aplati.

La Cité du vin fera de Bordeaux la capitale mondiale du vin, selon Alain Juppé, le maire, et les responsables du tourisme. Un amphithéâtre accueillera des conférences avec les papes de la profession. Les pontons verront accoster des bateaux qui feront des circuits dégustation sur les rives de la Garonne, de la Dordogne et de la Gironde. On attend 500 000 visiteurs par an. Décidément, l’époque semble bien révolue où l’on se contentait de présenter le patrimoine œnologique dans des expositions de tire-bouchons ou lors des processions colorées des confréries bachiques.